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Enseigner à l'ère du numérique: entretiens croisés France-Canada

17 juin 2016 | By francecanadaculture French Language

Martin Deschesnes, Ecole Allain Saint-Cyr, Yellowknife, Commission Scolaire Francophone des Territoires du Nord-Ouest

Bonjour Martin, pouvez-vous nous présenter votre parcours en quelques mots ?

J’ai commencé à enseigner dans le Nord du Québec, puis j’ai voyagé un peu, à Vancouver puis en Alberta, et je suis maintenant à Yellowknife depuis près de treize ans. Mon temps de travail est divisé en deux puisque j’enseigne deux matières, l’éducation physique et l’informatique, qui occupent chacune environ 50% de mon temps d’enseignement. En parallèle, j’ai aussi un rôle de mentor auprès de mes collègues enseignants puisque j’organise pour eux des formations sur les nouvelles technologies. Mon métier n’est pas si différent dans les Territoires du Nord-Ouest qu’il ne l’était dans les autres provinces du Canada, il y a les mêmes problématiques de français minoritaire par exemple. Mais nous sommes également en milieu autochtone, donc il faut aussi intégrer la culture autochtone dans notre enseignement. Pour les enseignants, il faut donc apprendre à intégrer cette culture en plus d’intégrer la technologie au cours. On dit souvent que la technologie est supposée faciliter tout cela, mais en réalité pour les enseignants c’est encore une nouvelle chose à apprendre.

Cette intégration de la technologie, est-elle nécessaire ? Peut-on aujourd’hui enseigner de la même manière qu’il y a 10 ans ?

Si je suis honnête, je dirais que 10 ans, ce n’est pas une longue période de temps. Je ne pense pas que les techniques d’enseignement aient beaucoup changé : les enseignants qui ont complété leur formation il y a 10 ans ont appris leur métier alors que la technologie n’était pas vraiment prête pour l’intégration. C’était davantage l’utilisation de la technologie qu’une véritable intégration, et je ne pense pas que ça ait changé beaucoup. Il y a beaucoup de choses qui ont changé parce qu’il y a plein de nouvelles tendances, comme l’autorégulation, la différenciation, l’apprentissage avec les communautés d’apprentissage, il y a beaucoup de nouvelles choses qui changent l’enseignement mais la technologie est arrivée trop vite et trop fort et je pense que la majorité des enseignants ne sont pas outillés véritablement pour favoriser l’apprentissage avec la technologie. Le numérique change leur enseignement bien sûr, au lieu d’utiliser un tableau blanc ils utilisent un Smartboard, ils ont un écran de projection, plein d’outils comme ça : la technologie, le matériel informatique est là, mais la vraie question qu’on devrait se poser c’est comment l’apprentissage des jeunes a changé avec la technologie. Est-ce que les élèves apprennent mieux, ou plus rapidement, avec la technologie ?

C’est là que ça devient difficile à juger, parce que parfois la technologie va être utilisée comme un tableau blanc classique : l’enseignant s’est adapté pour utiliser la technologie, mais il n’y a pas vraiment de changement au niveau de l’apprentissage du jeune. Si je donne un exemple concret, avant on utilisait un tableau vert avec une craie blanche et l’enseignant écrivait au tableau; après on est passé au tableau blanc avec un feutre, et l’enseignant écrivait au tableau. Dans la majorité des cas, aujourd’hui le Smartboard n’est encore utilisé que par l’enseignant qui écrit au tableau : à ce moment-là, les activités sont plus diversifiées, il y a plus de couleurs, mais est-ce qu’il y a vraiment un impact sur l’apprentissage du jeune? Je pense que quand l’élève fait lui-même l’action, utilise le tableau qui est au centre de la classe, cela favorise beaucoup plus l’apprentissage.

Donc potentiellement, le changement que doit amener la technologie, c’est mettre l’élève au cœur du cours, en participant plus à sa création?

Si elle est bien utilisée, oui. Le rôle de l’enseignant doit être beaucoup plus un rôle de facilitateur, donc le jeune va pouvoir apprendre, utiliser les technologies, et l’enseignant va pouvoir l’aider dans son cheminement. Ce sera le rôle de l’enseignant au XXIe siècle, et cela va être difficile, car la majorité des enseignants sont habitués à être porteur de connaissance, et ils aiment ça. Tandis qu’avec les technologies, surtout au niveau des connaissances, tout est plus ou moins sur internet donc il faut plutôt aider le jeune à trouver ces savoirs-là plutôt qu’être la personne qui les détient.

Les élèves vont donc devenir de plus en plus partie prenante du cours à l’avenir, mais est-ce que leur comportement a déjà changé ?

La manière d’être a un peu changé, mais on pense à tort qu’ils sont vraiment bons en technologie. Comme ils l’utilisent beaucoup, on pense qu’ils ont développé la capacité à bien l’utiliser, mais il est important de comprendre que les élèves d’aujourd’hui sont forts dans deux domaines : pour communiquer et pour jouer. Mais encore aujourd’hui, si on demande à un étudiant de 10e année de faire une mise en page Word ou Excel, ou de remettre un travail selon des normes précises, les savoirs ne sont pas là. Il faut donc toujours s’assurer qu’ils développent d’autres compétences que celles où ils sont très forts présentement, et ne pas se dire que « les jeunes connaissent tout ça, je vais les laisser faire ». C’est pour cela que l’enseignant-facilitateur du XXIe siècle devra, lui aussi, avoir acquis beaucoup de compétences de base pour pouvoir, au moment opportun, aider l’élève.

Parlez-nous de vos méthodes en classe, et de votre rôle de mentor auprès des autres enseignants.

Je crois vraiment que les enfants d’aujourd’hui sont  des « joueurs », filles et garçons, donc avec les élèves, j’utilise beaucoup l’apprentissage par le jeu. Par exemple, pour leur apprendre à utiliser Excel, je leur ai fait créer une entreprise fictive et je leur donne des projets avec des critères précis liés à la qualité de l’utilisation d’Excel qui leur rapportent de l’argent virtuel. Ils sont toujours motivés par ces projets-là. Je leur donne des défis qui sont en-dehors de leurs compétences, et dans ce cas ils peuvent venir demander à l’ « expert », l’enseignant, mais qui fait « payer » le service comme tout expert dans la vraie vie. Comme la majorité ne veut pas débourser d’argent, même virtuel, ils vont plutôt aller chercher sur internet, dans le menu aide, demander aux autres, ce qui leur apprend à trouver eux-mêmes l’information. Si vraiment ils ne trouvent pas, ils viennent me voir mais comme ils « payent » pour le service, leur attention est décuplée et ils apprennent au final bien plus que si je faisais des cours magistraux.

Ça, c’est en informatique. En éducation physique aussi on peut utiliser la technologie, mais ça ne va pas favoriser l’apprentissage : ça va aider pour les chronomètres, les tableaux de bord, filmer, montrer des rétroactions, plein de choses qui aident l’enseignant dans son organisation, mais qui ne seront jamais l’essentiel du cours.

Pour la formation du personnel, c’est un peu spécial car les enseignants sont surchargés de travail et n’ont pas beaucoup de temps pour la technologie. Sachant cela, au lieu d’imposer mes projets, mes idées, j’attends qu’un enseignant ait une idée qui touche l’informatique et ensuite j’essaie de la faire « grossir » pour montrer à l’enseignant toutes les possibilités qui se rattachent aux technologies.

Vous considérez-vous en avance sur votre temps ?

C’est toujours difficile à dire, mais je pense que oui pour une raison : parce que les idées que j’avais il y a 5 ans commencent à être connues maintenant, par exemple le projet Excel dont j’ai parlé précédemment. L’apprentissage par le jeu prend de plus en plus d’importance.

Je peux être mal perçu par d’autres parce que quand l’élève cherche la réponse tout seul, ça donne l’impression que je ne fais rien, mais il y a un apprentissage plus approfondi je pense – surtout  que je suis persuadé que l’apprentissage par les pairs est plus bénéfique pour retenir une information. Donc je leur propose toujours de demander d’abord aux personnes qui les entourent, et seulement si ces autres élèves ne savent pas, ils viennent me demander. Une fois que j’ai expliqué à un groupe, il devient « expert » pour cette question et les autres devront les consulter avant de revenir vers moi. Ce que je fais, c’est ce l’on appelle l’apprentissage par compétence transversale ; c’est maintenant encouragé dans la pédagogie, et j’essaie toujours d’être attentif à ce qui marche bien.

Voyez-vous des dangers liés à l’utilisation de la technologie en salle de classe ?

On est en train d’abandonner l’apprentissage par la mémoire, et actuellement le danger c’est qu’il y a trop d’informations sur internet et les jeunes n’ont pas encore les compétences pour bien aller sélectionner l’information. C’est là-dessus que nous, les enseignants, devons travailler parce qu’avec la publicité et le web 2.0 où tout le monde écrit son petit commentaire, c’est très facile de se perdre.

Benoît Didier, Collège Vauban, Belfort, Académie de Besançon

Bonjour Benoît, pouvez-vous nous présenter votre parcours en quelques mots ?

Je suis un jeune prof, puisque j’ai commencé à enseigner l’histoire-géographie il y a maintenant sept ans. J’ai commencé dans la banlieue parisienne, et suis arrivé dans l’académie de Besançon il y a six ans. J’ai fait pas mal d’établissements dans la région et je suis en poste en collège à Belfort depuis maintenant près de trois ans. Depuis cette année, on a ouvert une section internationale américaine, et je fais une partie de mes cours dans cette section, en anglais. Dans cette section, on doit adapter nos cours car l’objectif est d’insuffler des éléments de pédagogie anglo-saxonne et de travailler différemment.

Avez-vous constaté des changements dans votre métier depuis sept ans, notamment sur les questions de numérique ?

Oui, j’en ai vus, mais le numérique c’est vraiment quelque chose qui m’attire personnellement depuis mes débuts : dès ma première année, j’ai monté un site internet, j’étais le seul dans tout mon collège et pourtant c’était il n’y a pas si longtemps que cela. Aujourd’hui, de manière inéluctable, on voit qu’il y a de plus en plus de collègues qui développent eux-mêmes leur site. Pour moi, il y a sept ans, le numérique était une composante exogène, les fameux chariots avec des vidéoprojecteurs ; maintenant, c’est vraiment devenu une composante essentielle quasiment naturelle, au niveau de l’enseignement. On se rend compte qu’il y a vraiment une politique volontariste de vouloir toujours proposer aux élèves et au personnel d’enseignement un accès de plus en plus facile au numérique, avec les tableaux blancs interactifs etc.

Cette politique, provient-elle d’une demande de la part des élèves et de leurs parents ?

Ironiquement, je pense que ce n’était pas du tout une demande des parents ni des élèves. Notre collège est ce qu’on appelle un « collège connecté », ou « collège préfigurateur numérique » donc on a été dotés très rapidement de moyens que n’ont pas eus les autres collèges, et on s’est rendus compte que finalement, la réaction des parents a plus été une réaction de crainte qu’autre chose. Les parents freinaient beaucoup, mais quand on leur expliquait bien, cela se passait bien. Ils ont besoin d’être rassurés sur ce point, mais ont quand même tendance à nous faire confiance. Après, cela répondait à des demandes venant à la fois de certains professeurs et de l’administration qui s’est rendu compte qu’il fallait faire quelque chose à ce niveau-là.

Cette intégration du numérique, qu’a-t-elle changé en salle de classe ?

Nous, en tant que professeurs, nous avons dû adapter nos approches, le contenu de nos cours, mais pour les élèves je pense que la transition s’est faite de manière assez fluide. Ils se sont tout de même rendu compte que cela avait changé, ils gagnent en autonomie, en initiative. Mais le principal changement a impacté les professeurs, qui ne sont plus sur une approche frontale du prof qui dispense son cours, et qui sont passés dans une approche de travail collaboratif, d’interaction etc. La participation des élèves est différente, mais c’est peut-être le terme « individualiser » qui correspond le mieux à cette nouvelle situation : j’ai l’impression que les élèves vont plus à leur rythme, ils vont aller chercher des informations sur des ressources qui sont mises en ligne au moment où ils vont en avoir besoin et pas quand le prof leur demande, ils vont faire preuve d’autonomie si jamais ils bloquent sur une question pour essayer d’aller trouver la réponse par eux-mêmes. Je trouve qu’on n’a plus un fluide qui va du prof aux élèves et des élèves au prof, on a un fluide qui va un petit peu dans tous les sens. Cela concerne surtout les tablettes.

En ce qui concerne la vidéo-projection, des choses plus basiques, le numérique nous permet d’avoir accès à des documents plus actualisés que ce qu’on peut trouver dans des manuels, de varier, mais c’est un mouvement qui est plus ancien. J’utilise très peu les manuels parce que je préfère trouver des ressources qui sont plus modernes, plus parlantes, avec lesquelles on peut interagir.

Parlez-nous de vos projets en classe.

Je considère que la maîtrise de certaines compétences liées au numérique est une chose extrêmement importante, et depuis plusieurs années je propose aux élèves des activités que l’on ne pourrait pas faire sans le numérique. Par exemple, j’aime bien demander aux élèves la réalisation de brochures sur le logiciel Lucidpress auquel ils ont tous accès, ils peuvent travailler à plusieurs sur un même document. C’est un travail collaboratif qui met en jeu des compétences vraiment liées au numérique, la mise en page, le traitement de l’information, etc. Ou encore, faire des exposés avec des logiciels de présentations, beaucoup d’activités où le numérique est au cœur de l’exercice demandé.

Voyez-vous des dangers liés à l’utilisation du numérique dans l’éducation ?

Le terme danger est un peu fort. Au niveau des tablettes, comme les élèves gagnent énormément en autonomie, il est tout de même très important que la parole du professeur reste présente à certains moments, au moins pour bien rappeler le fil conducteur, pour veiller au maintien d’une certaine cohérence qui n’est pas forcément présente dans l’esprit de l’élève qui va faire une activité B après une activité A. Après, la technologie ne supplante pas vraiment le travail du prof, je construis mes activités de A à Z et à aucun moment je ne sens que la technologie est en train de prendre le dessus sur mon boulot. Mais il ne faudrait pas que la technologie aille contre la construction du sens, le professeur doit être là pour rappeler pourquoi telle activité a été faite, demander si tout le monde a bien compris, etc. L’enseignant doit jalonner ses activités, faire des pauses où les élèves posent les tablettes pour faire un point tous ensemble.

Mais de manière générale le danger est partout, il est autant lorsqu’on se promène au bord d’une falaise que lorsqu’on se promène sur internet, il faut juste un moment expliquer qu’il y a  des barrières qu’il est dangereux de franchir et l’élève est tout à fait en capacité de comprendre qu’il ne faut pas franchir ces barrières. Il faut baliser, mais la privation n’est pas une solution car elle suscite l’envie.

Vous considérez-vous en avance sur votre temps ?

Je pense que je fais certaines choses qui demandent des compétences que n’ont pas tous les enseignants, mais c’est lié à mon parcours personnel : j’ai fait de la création de sites web, du design etc. J'ai plutôt une sensibilité qui me pousse à aller regarder du coté du numérique, j'aime découvrir de nouveaux outils et voir en quoi ils pourraient répondre à un usage pédagogique. Au-delà de cela, je pense faire partie d’un mouvement, d’une lame de fond de plusieurs professeurs qui ont véritablement intégré au quotidien le numérique. Je ne considère donc pas forcément être en avance sur mon temps. J’aime bien expérimenter, mais chacun enseigne avec sa propre sensibilité et ses compétences. Tout s'apprend et j'aime beaucoup accompagner les collègues dans cet apprentissage.  Je vois d’ailleurs autour de moi plein d’autres collègues qui sont aussi des « aventuriers du numérique », qui se sont véritablement ouverts à intégrer ces pratiques-là dans leur quotidien.

Est-ce que ce type d’enseignement est pour vous l’enseignement du XXIe siècle ?

Pour moi, le numérique n’est pas une variable, c’est une donnée, en tout cas dans nos sociétés de pays riches. Aujourd’hui évidemment, il est possible d'enseigner sans numérique et cela se fait à plein d'endroit de cette planète. Mais le numérique ouvre plein de possibilités et il serait donc dommage de s'en priver. Il permet d'enseigner autrement, de faire évoluer les pratiques et apporte une vraie plus-value à l’enseignement traditionnel : au niveau des compétences, de la gestion de groupe, etc. Mais il ne faut pas oublier que c'est un outil, et non pas une fin en soi.

Je pense qu’au XXIe siècle, ce qui va surtout changer, c’est l’apparition du numérique dans le cartable des élèves, ce n’est plus seulement quelque chose de collectif. Pour plus d’information sur ce que je fais, je vous invite à consulter mon site internet, www.bdidier.fr.